Patrick Modiano: écrire, c’est « dévoiler le mystère au fond des êtres »

Voici le très beau discours prononcé par Patrick Modiano, lors la remise du Prix Nobel  de littérature, à Stockolm, ce 10 décembre dernier.

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Un texte clair et sobre, limpide et tranquille, porteur de références littéraires qui nous ont construits, souvent à notre insu et qui donne matière à beaucoup de réflexions sur la place de l’écrivain dans la cité des hommes…

 

« Je voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d’être parmi vous et combien je suis ému de l’honneur que vous m’avez fait en me décernant ce prix Nobel de Littérature.

C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n’a plus la ressource de corriger ses hésitations.

« L’annonce de ce prix m’a paru irréelle »

Et puis j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus. D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.

L’annonce de ce prix m’a paru irréelle et j’avais hâte de savoir pourquoi vous m’aviez choisi. Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble.

Curieuse activité solitaire que celle d’écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d’un roman. Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.

L’œuvre, une « longue fuite en avant »

Sur le point d’achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu’il respire déjà l’air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n’écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu’au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot. C’est fini, il n’a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d’avoir été abandonné. Et aussi une sorte d’insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d’inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l’équilibre, sans que vous y parveniez jamais. À mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d’une « œuvre ». Mais vous aurez le sentiment qu’il ne s’agissait que d’une longue fuite en avant.

Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. À mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu’il existe un tel accord entre l’auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur – au sens où l’on dit d’un chanteur qu’il force sa voix – mais l’entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l’imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l’acupuncture où il suffit de piquer l’aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.

Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l’on en retrouve l’équivalent dans le domaine musical. J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. » Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.

Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.

« Je suis un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation »

Dans la déclaration qui a suivi l’annonce de ce prix Nobel, j’ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale : « Il a dévoilé le monde de l’Occupation. » Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l’oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l’illusion qu’après tout la vie de chaque jour n’avait pas été si différente de celle qu’ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d’avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s’ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l’avions vécu.

Ville étrange que ce Paris de l’Occupation. En apparence, la vie continuait, « comme avant » : les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio. Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu’avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n’était plus le même qu’autrefois. À cause de l’absence des voitures, c’était une ville silencieuse – un silence où l’on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même – la ville « sans regard », comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d’un instant à l’autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n’étaient jamais franches, parce qu’on sentait une menace planer dans l’air.

Dans ce Paris de mauvais rêve, où l’on risquait d’être victime d’une dénonciation et d’une rafle à la sortie d’une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.

Voilà aussi la preuve qu’un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s’il n’a pas participé d’une manière directe à l’action politique, même s’il donne l’impression d’être un solitaire, replié dans ce qu’on appelle « sa tour d’ivoire ». Et s’il écrit des poèmes, ils sont à l’image du temps où il vit et n’auraient pas pu être écrits à une autre époque.

Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m’a toujours profondément ému : Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l’eau :

« Le dix-neuvième automne est descendu sur moi
Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;
Je les vis, avant d’en avoir pu finir le compte
Ils s’élevaient soudain
Et s’égayaient en tournoyant en grands cercles brisés
Sur leurs ailes tumultueuses

Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles
Majestueux et pleins de beauté.
Parmi quels joncs feront-ils leur nid,
Sur la rive de quel lac, de quel étang
Enchanteront-ils d’autres yeux lorsque je m’éveillerai
Et trouverai, un jour, qu’ils se sont envolés ? »

Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle – chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n’aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l’année où il a été écrit.

« Les écrivains du futur assureront la relève »

Il arrive aussi qu’un écrivain du XXIe siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe siècle – Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski – lui inspire une certaine nostalgie. À cette époque-là, le temps s’écoulait d’une manière plus lente qu’aujourd’hui et cette lenteur s’accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention. Depuis, le temps s’est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les œuvres discontinues et morcelées d’aujourd’hui. Dans cette perspective, j’appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l’internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est « connecté » en permanence et où les « réseaux sociaux » entament la part d’intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu’à une époque récente – le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l’avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l’a fait chaque génération depuis Homère …

Et d’ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu’il n’y échappe pas et que le seul air qu’il respire, c’est ce qu’on appelle « l’air du temps », il exprime toujours dans ses œuvres quelque chose d’intemporel. Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l’antique ou qu’un metteur en scène veuille les habiller en blue-jeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance. On oublie, en lisant Tolstoï, qu’Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.

En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier ? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle – dans l’action – vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n’empêche pas le pouvoir d’identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit : « Madame Bovary, c’est moi. » Et Tolstoï s’est identifié tout de suite à celle qu’il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d’identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait et qu’il absorbait tout, jusqu’au plus léger battement de cil d’Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d’être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n’est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d’atteindre à un degré d’attention et d’hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.

Être romancier, c’est « dévoiler le mystère au fond des êtres »

J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d’un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi – ou plutôt il a dévoilé – toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.

J’ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j’admirais. Les biographes s’attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m’évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.

Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd’hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n’était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d’une œuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d’Hitchcock l’avait chargé d’apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L’enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l’avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l’on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers. L’enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise : « Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t’attend. » Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d’éducation, est sans doute à l’origine du climat de suspense et d’inquiétude que l’on retrouve dans tous les films d’Alfred Hitchcock.

« Je n’ai cessé d’explorer ‘les mystères de Paris' »

Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m’avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n’ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m’a donné l’envie d’écrire, comme si l’écriture et l’imaginaire pourraient m’aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.

Et puisqu’il est question de « mystères », je pense, par une association d’idées, au titre d’un roman français du XIXe siècle : Les mystères de Paris. La grande ville, en l’occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d’enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n’ai jamais cessé d’explorer les « mystères de Paris ». Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C’était en plein jour et cela me rassurait. Au début de l’adolescence, je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro. C’est ainsi que l’on fait l’apprentissage de la ville et, en cela, j’ai suivi l’exemple de la plupart des romanciers que j’admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville – qu’elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm – a été le décor et l’un des thèmes principaux de leurs livres.

Edgar Poe dans sa nouvelle L’homme des foules a été l’un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu’il observe derrière les vitres d’un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l’aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l’inconnu est « l’homme des foules » et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l’on n’apprendra jamais rien sur lui. Il n’a pas d’existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.

Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l’a marqué pour toujours. À Londres, dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine, elle l’attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. « Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l’un de l’autre, au même moment, à travers l’énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n’avons-nous été séparés que par quelques mètres – il n’en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle. »

Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.

« La mémoire doit sans cesse lutter contre l’oubli »

C’est ainsi que dans ma jeunesse, pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. À cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers et ces milliers d’inconnus, c’était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d’un poème d’Ossip Mandelstam :

« Je suis revenu dans ma ville familière jusqu’aux sanglots
Jusqu’aux ganglions de l’enfance, jusqu’aux nervures sous la peau.

Pétersbourg ! […]
De mes téléphones, tu as les numéros.

Pétersbourg ! J’ai les adresses d’autrefois
Où je reconnais les morts à leurs voix. »

Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.

On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d’identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu’un, en n’ayant au départ qu’une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi : Dernier domicile connu. Les thèmes de la disparition, de l’identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d’entre eux sont associés à une ville : Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.

J’appartiens à une génération qui a subi l’influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait « les plis sinueux des grandes capitales ». Bien sûr, depuis cinquante ans, c’est-à-dire l’époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu’on appelait le tiers-monde, sont devenues des « mégapoles » aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l’abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu’au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte « romantique » de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c’est pourquoi j’aimerais savoir comment les romanciers de l’avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des œuvres de fiction.

Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à « l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables. » Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945. D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.

Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan. »

Portrait d’ailleurs et d’ici (12): A Bali, à deux pas du paradis, le restaurant populaire de Made

Made travaille avec sa tante qui est la propriétaire du restaurant (warung en indonésien, Warung Made Wati). Levées tôt le matin, à cinq heures, avant même le lever du soleil qui embrase l’horizon marin et parfois tout le ciel, elles vont d’abord au marché acheter poulet, porc, boeuf et poisson frais pour concocter les sate dont les Balinais et bien sûr les touristes raffolent.

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Elles rapportent également des brassées de légumes qui arriveront craquants sous la dent, sur les tables recouvertes de toile cirée. Leur cuisine est minuscule. « La salle » de restaurant s’étend dehors à l’ombre des arbres, juste contre mur qui borde à cet endroit l’immense plage de Sanur. Made Sanur 3Made Sanur merEn face se trouve la place où se déroulent les crémations. Le décor est planté.

Made Sanur cremationMade et sa tante s’activent, déposent les offrandes rituelles composées de pétales de fleurs, d’un peu de riz, de fruits coupés, harmonieusement déposés dans le creux d’une petite boite en feuilles  de palmier, de quoi satisfaire dieux et déesses tutélaires, là où leur présence est tangible. Sur les perrons, devant les portes, partout. Made Sanur detL’une ou l’autre, ensuite, à la cuisine, l’une ou l’autre encore, avec les clients qui arrivent à toute heure. Il y a les habitués. La population locale qui vient déguster son nasi goreng matinal (riz frit), les pieds dans le sable de la plage, de l’autre côté du mur d’enceinte sur lequel l’assiette est tout simplement posée. Le grand Jack qui va et vient, de la Hollande à Bali, de Bali à Amsterdam sans se lasser, et semble chez lui, comme tant d’autres clients familiers, torse nu, short orange, rieur et faisant rire Made quand il lui parle à l’oreille. Le couple de retraités actifs, venus à bicyclette par la piste dallée de la plage. Il s’en vont demain. Made et sa tante les embrassent. Les clients forment une famille. Ils se connaissent, échangent  des plaisanteries, jouent aux cartes en pleine matinée.

Made Sanur 2 redLorsqu’un petit nouveau approche, franchissant l’ouverture entre la plage et l’aire de crémation, Made et sa tante sont aux aguets. Leur sourire à enjôler les anges, leur amical « hello, Where are you from? How are you today » sont toujours convaincants. On propose: « What do you want to drink? » Il faut s’assoir, comme les autres, à l’ombre, avec vue sur la mer dans l’échancrure du mur. Une mer calme, bleue, à l’horizon lointain. On sort les photos des enfants. Made en a élevé trois. Des grands, à présent. Qui lui permettront peut-être dans un avenir proche de se reposer un peu. Les trois ont fait des études. Le plus jeune est étudiant en économie, l’une des filles est institutrice.

– Il faut travailler dur, dit Made en souriant. Mais la vie est bien plus facile aujourd’hui. Je me rappelle combien ma mère devait lutter. Une maison de bois, sans confort, sans électricité. A présent, nos maisons sont solides et nous avons le courant. Nos enfants étudient.

Le grand Jack revient sur ses pas. Il a oublié d’acheter des cigarettes. Au passage, à nouveau, il fait rire Made.

Pas de crémation aujourd’hui. Pas cette semaine. La pleine lune, la semaine dernière, a fait le plein de cérémonies et le Warung n’a pas désempli. Cette semaine, c’est plus calme. Ainsi va la vie, à Bali, pour Made et sa tante, à deux pas du paradis.

Sanur lever soleil

Photos: Guy Serrière

 

 

Concert au pays des images et de l’Orgelstubb: Caroline Sablayrolles à Pfaffenhoffen

Pour son premier récital (8 février 2014) après la sortie de son livre « Avant le concert » aux éditions de l’Harmattan, Caroline Sablayrolles avait choisi le cadre poétique de l’Orgelstubb, à Pfaffenhoffen.

Autrefois, traverser le gros village de Paffenhoffen, au nord de l’Alsace, n’offrait rien de très attirant. Après l’envolée des lianes aériennes qui portent le houblon et rythment le paysage de la campagne environnante,

houblon

 

les façades des vieilles maisons s’étalaient, grises et maussades.  La révélation d’un patrimoine exceptionnel fait aujourd’hui s’arrêter le voyageur étonné. Bien sûr, il faut parcourir à pied les rues du bourg et admirer une à une les demeures sorties de la grisaille que le temps avait déposé sur leurs murs. Edgar Mahler, a peint la plupart d’entre elles et jusque tout en haut du clocher de l’église, s’inspirant des travaux du peintre allemand du XVI° siècle,Wenzel Dieterlin: « Une peinture à 2 lectures, chargée de symboles. Et si on y ajoute des morales et les déformations qui entraînent vers un univers de rêve telles les œuvres d’Arcimboldo ou de Salvador Dali, voire de Picasso, on a résumé le style d‘Edgar Mahler. » Ainsi se trouve définie l’oeuvre de ce peintre singulier à travers le site « Petit patrimoine« .

Marcher dans Pfaffenhoffen, c’est alors véritablement emprunter un grand livre d’images qui conduit des bâtiments industriels, jusqu’au Musée de l’image populaire, justement, en passant par la synagogue, le temple protestant et le pont aux trois rivières, pour arriver, Place du Marché, à l’insolite Orgelstubb.

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Insolite, en effet, car l’Orgelstubb est un lieu comme il n’en existe nul autre. Un lieu magique animé par des personnages sortis tout droit de nos livres de contes. Ici, se côtoient musique, événement culturel et… bonne chère! L’aubergiste, c’est Evelyne Mahler. Rémy Mahler, son mari  (frère du peintre), est facteur d’orgues. Son magnifique atelier jouxte la salle de restaurant. Sa réputation a largement dépassé les frontières régionales.

Caroline Sablayrolles et Rémy Mahler

Dans ce décor vivant qui ressuscite les objets d’autrefois, Caroline pouvait choisir entre deux pianos d’exception. Voici le programme du concert :

Programme: Sur Erard-   prélude et fugue en do# majeur de J.S Bach
                                       Sonate en Fa majeur de Mozart
                                       Sonate en La majeur de Schubert
                                       Chopin nocturne n° 3 op 9
                     Sur Pleyel-   Danzas Argentinas de Ginastera

Le talent et la  grande simplicité de Caroline joints à l’accueil chaleureux des hôtes ont conquis le public. La soirée, on l’imagine, fut exceptionnelle.

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Photos des façades peintes: Marilène Bergantz

Photo de Rémy Mahler et de Caroline Sablayrolles: Jean Dominique Schilling

Article et photo DNA: Patrick Kraemer

 

 

Si les mots étaient talismans…

BonneAnnée2014

Si les mots étaient talismans…

Il n’y « aurait » plus de misère

Les soldats « seraient » troubadours…

et les souhaits à l’orée de l’année neuve se réaliseraient à coup sûr. Mots amulettes soudain chargés de véritable sens.

La chanson de Raymond Lévesque qui emploie le futur « Quand les hommes vivront d’amour, il n’y aura plus de misère… » est bien plus optimiste que ma formulation au conditionnel. Un jour, oui, la misère et la guerre seront vaincues, un jour…

Bien sûr nous serons morts, ce jour-là. Mais qu’importe! Ce jour sera et la tranquille assurance de ce lendemain est attestée par le choix du temps. La certitude, par définition, est évidemment sure de ce qu’elle annonce et n’est en rien conditionnelle.!

Combien rassurante cette certitude du poète pour nous les acteurs d’un présent trop étendu, contemporains de tant de misères et de guerres incessantes, au nom de tant de croyances et d’intérêts déguisés!

Mais si les mots, c’était cela: le sésame absolu pour une entrée en majesté dans l’univers qui est le nôtre, débarrassé enfin de ses miasmes, de sa pollution, de son agressivité et de sa bêtise. Oui, si les mots si souvent prononcés avaient ce pouvoir d’augurer La Bonne année,  de transformer parce que formulés, la dure réalité des souffrances, des attentes, des blessures, des pleurs, des déchirures, alors la ronde de nos souhaits rituels sortiraient de la vanité des gestes formels vidés de toute substance.

Tous ces voeux lancés au vent, pourquoi ne pas les attraper et les garder afin qu’ils s’incarnent malgré les tempêtes. Juste le temps de permettre au futur  des poètes de se rapprocher de nous…

En tout cas, bonne année à tous!

Vous l’aurez compris,  nous sommes loin des mots vides. Car ce sont bien des mots-talismans dont il faut user avec confiance et respect…pour profiter pleinement de leur efficacité!

(Surtout profitez de l’enregistrement U Tube des « 3 grands » glissé sous le titre de la chanson)

Quand Jacques Fortier rencontre le loup

La saga policière créée par Jacques Fortier il y a 5 ans sur les pentes du Haut Koenigsbourg, n’en finit toujours pas de nous divertir, de nous instruire… et de nous étonner! « Dessine-moi un loup » est son dernier ouvrage .

dessine

On se souvient bien sûr du fameux « Sherlock Holmes et le mystère du Haut Koenigsbourg », paru en 2009 chez Verger Editeur qui participait par ce livre à la savoureuse collection des « Enquêtes rhénanes » qui compte depuis lors nombre d’aficionados.

Dans « Quinze jours en rouge« , paru en 2011, l’auteur prolongeait les aventures de son héros récurrent, un certain Jacques For..pardon, je voulais dire évidemment Jules Meyer, rencontré dans « Le mystère du haut Koenigsbourg« .  Jules Meyer réapparait donc dans « Dessine-moi un loup« , toujours prêt à démêler les enquêtes les plus difficiles. Mais auparavant, le lecteur découvre le détective,  tout au début du XX° siècle, enfant du Sundgau (sud de l’Alsace, près d’Altkirch). C’est un petit garçon passionné de lectures, » un mangeur de mots » qui s’égare dans la forêt: « Les pères l’avaient regardé avec amusement prendre le chemin de terre, le livre ouvert sous les yeux ». Or, en 1908, il y a encore des loups dans les Vosges! La preuve: « La lune sortit des nuages. Une lumière blanche envahit la clairière, rejaillit sur le lac, découpa les arbres, et la silhouette d’un grand loup, immobile et silencieux….. »

loup

Le ton est donné. La scène fondatrice reviendra plus tard, comme en miroir, après bien des aventures, une suite de cambriolages insolites dans la vallée de Munster et une série de morts mystérieuses et sanglantes.

Comme toujours, la plume de Jacques Fortier, pour très imaginative qu’elle soit, est ancrée dans le réel. C’est aussi ce qui donne à ses ouvrages leur tonalité singulière. Jules, personnage fictif appartient à un terroir bien dessiné. Silhouette des Hautes Vosges en arrière plan. Maison forestière plantée dans le décor immédiat. Plus tard, à Strasbourg, il habite Place du Corbeau. Il commande un pichet d‘Edelzwicker (la cuvée du patron, les autochtones le savent bien), assis à la table du stammtisch de l’actuel « Coin des pucelles » où il rencontre …Mais gardons-nous de tout dévoiler? Ce qui est sûr, c’est qu’un certain Antoine de Saint-Exupéry, séjourne bien en 1921,  au 12 de la rue du 22 Novembre, à Strasbourg.

Mais alors, fictives, les rencontres ? Celles d’un jeune détective avec un aviateur-écrivain encore inconnu, ou avec une fausse bohémienne, charmeuse de loups?  Allez savoir. En tout cas, bien réelles les répercussions de la Grande Guerre dans les Vosges qui sous-tendent l’intrigue policière de « Dessine-moi un loup« !  Et bien réel ainsi l’intérêt du lecteur à découvrir, au delà des mythes et des récits imaginaires, un peu d’histoire méconnue du grand public .

Photo du loup empruntée à ce site.

En partage, le blues du Grand Ried…

Ils étaient trois, hier soir. Trois frères Winterstein, dignes héritiers de Django, à jouer dans une des salles du restaurant « Le pied de boeuf« , à Sélestat

les frères Winterstein

Leur nom Winterstein, signifie pierre d’hiver. Pierre d’hiver, peut-être, mais pierre froide au coeur brûlant! Toute leur musique exprime, au delà de la nostalgie manouche, la chaleur de la vie. A jouer de sa guitare tout au long de la nuit, avouent-ils, leur père, Joseph, les empêchait de dormir. Ils ne pouvaient que suivre son exemple. Ils perpétuent donc à leur tour la tradition… mais aussi le mystère de leur culture et de leur origine. Ils parlent et chantent dans cette langue yéniche qui emprunte au roman et au yiddish nombre de ses traits, mais où se mêlent bien d’autres influences linguistiques. C’est que leur histoire est si longue qui traverse l’Europe, d’errance en stigmatisations jusqu’à cette terre, au bord du Ried, où ces trois-là ont grandi et ont fréquenté l’école et où grandissent à présent leurs enfants.

Le ried, ils le connaissent bien. La nature fut longtemps leur domaine. Des générations y ont puisé de quoi survivre. Ils s’y sont abrités. Ils l’ont animée de leurs rires et des lueurs de leurs feux de camp. Ils l’ont fait vibrer au son de cette étrange musique qui est devenue la leur après avoir été empruntée aux quatre points cardinaux.

Au commencement, le Ried  n’est qu’un fragile roseau! Du moins est-ce le sens du mot allemand « Rieth ». Par extension,  tout le paysage formé de prés inondables et de forêts parfois bordés de joncs et roseaux s’incarne dans le terme ried. C’est une région parcourue de mille petites rivières où la nappe d’eau souterraine affleure en sources claires appelées « Giessen » (sources phréatiques), donnant naissance à des « brunnwasser » (rivières phréatiques). D’après le site  Le Grand Ried.

Hier soir, donc, Les frères Winterstein ont joué pour la survie de cette région naturelle qu’est le Ried à présent menacé. Il est bien plus rentable, en effet,  pour un paysan de pratiquer la monoculture du maïs que de préserver ces terres inondables où les troupeaux trouvent l’herbe tendre et abondante. Sauver le Ried!

François Steimer et Lalo Winterstein

C’est le message de François Steimer qui a fait de sa vie un engagement pour le respect de la nature. François était là hier soir, parlant avec simplicité et émotion après une balade jusqu’au crépuscule dans ce Ried qu’il connaît comme sa poche. Nous l’avons suivi. Il a expliqué la couleur des prairies, l’attente des oiseaux migrateurs, la patience à observer la vie animale. Plus tard, lorsque nous nous sommes retrouvés entre amis autour d’une bonne table, il a fait renaître un instant la silhouette du Docteur Schmidt, cet humaniste qui s’en allait soigner gratuitement les Yéniches de la région de Sélestat. Et nous, qui ne connaissions pas le Docteur Schmidt, nous l’avons vu soudain s’approcher et trinquer discrètement à notre table, levant son verre avec nous à la santé des musiciens.

Dr Schmidt

Une soirée décidément comme il n’en est guère! Merci à qui nous l’offrait pour fêter un anniversaire souhaité le plus discret possible. Histoire de donner du sens à l’enchaînement des jours qui en sont souvent tellement privés!  Oui, merci encore!

 

Asimbonanga… Mandela, déjà, manque au monde


Third World Child

MP3

Paroles
Françaises
Asimbonanga (We have not seen him)
Asimbonang’ uMandela thina (We have not seen Mandela)
Laph’ekhona (In the place where he is)
Laph’ehleli khona (In the place where he is keptNelson_Mandela-2008_(edit))
Oh the sea is cold and the sky is grey
Look across the Island into the Bay
We are all islands till comes the day
We cross the burning water
La chanson de Johnny Clegg  mêle les paroles zoulou au refrain en anglais. Tout un symbole.