Kampot (4) : La montagne et l’effacement

Voir la montagne

Ne plus voir la montagne

Re-voir la montagne

François Cheng, le Dialogue

Parfois la montagne de Bokor, parmi les derniers sommets de la Chaîne de l’Eléphant qui prolonge au sud, celle des Cardamomes,

CardamomePhoto empruntée à ce blog

s’évanouit dans la brume. Il s’y trouve encore la station fantôme bâtie à grands frais qui a causé la mort de deux mille constructeurs de la route, entre 1917 et 1921, conduisant au sommet.

brume montagnephoto empruntée à ce blog

Marguerite Duras témoigne: C’eût été un travail comme un autre, s’il n’avait été effectué à quatre-vingts pour cents par des bagnards et surveillés par les milices indigènes qui en temps ordinaires étaient affectées à la surveillance des bagnes de la colonie.Ces bagnards, ces grands criminels découverts par les blancs à l’instar des champignons étaient condamnés à vie. Aussi les faisait-on travailler seize heures par jour, enchaînés les uns aux autres, quatre par quatre en rangs serrés…(Un barrage contre le Pacifique)

Aujourd’hui de nouveaux projets sont en cours visant à faire revivre la station climatique.

Et curieusement, plutôt que Marguerite Duras, c’est François Cheng qui semble guider le cheminement de la pensée, face à la montagne, à sa disparition, à sa réapparition, de l’autre côté de la rivière du temps.

D’après la philosophie chinoise, écrit-il, trois à étapes sont nécessaires menant de la perception à la connaissance:

Voir la montagne

Ne plus voir la montagne

Re-voir la montagne

L’illumination de l’instant qui transcende le temps s’obtient par le dépouillement et la vacuité, c’est-à-dire par l’effacement d’un sujet trop plein de soi. (Le dialogue).

Kampot (3): L’universel écoulement…

bord d'eau

Le présent seul compte.

Chaque matin, assise à la table du petit déjeuner installée sur le trottoir, je vois passer à la même heure, la même jeune Annamite♦ reconnaissable à son habit traditionnel, portant sur son épaule une tige de bois où se balancent des plateaux de paille chargés de fruits frais. porteuse anamite

Bientôt suivie par une autre jeune Annamite chargée de curieux tubes de bambou noircis, tressautant aux extrémités de sa palanche

– Qu’y a-t-il dans ces tubes de bambous ?

Le gérant de « La Java Bleue », un jeune Khmer père d’une adorable petite fille d’à peine deux ans, qui va et vient entre les clients, les saluant d’un geste des mains jointes, m’informe qu’ils contiennent du jus sucré des palmiers à touffes hautes, appelés rôniers.

– Il est récolté du matin, en incisant le haut du tronc. On s’en sert de la même façon que le sucre de canne.

Quelques minutes plus tard, à la même heure qu’hier matin, le même tuk tuk attend ses passagers au même endroit.

tuk tuk Kampot 2

Le même marchand ambulant au panier de plastique rouge réveille le chaland.

marchande au sac rouge

Puis, apparaît le même cycliste aperçu hier au moment du petit déjeuner. Il passe devant l’hôtel et tourne à gauche. L’homme, un Européen âgé, de haute stature, porte une longue queue de cheval tressée. Sa couleur filasse tranche sur le hâle de la peau ridée de son dos largement découvert par un marcel très échancré.

Les petits moines font alors leur apparition, bol à aumônes caché dans les plis de leurs robes safran. La laverie d’en face vient d’ouvrir. Hier, aucune offrande n’y fut déposée. Aujourd’hui non plus. Indifférents, les enfants continuent leur quête matinale à chaque porte ouverte de ces bâtiments datant de la colonisation et que Marguerite Duras appelait « compartiments chinois ». Les Chinois, en effet, nombreux à s’être établis dans la région, avaient fait construire leurs demeures d’après un modèle unique répandu dans toute l’Asie du Sud-Est: une coursive offrant de l’ombre et donnant sur des pièces en enfilades, profondes et sombres.

aumone matinale des moines

Enfin, un chien noir s’installe au milieu du carrefour et semble régler la circulation inexistante.

chien circulation

Et la rivière, au bout de la rue, coule inlassablement, descendant du Bokor, partageant ses eaux en deux bras pour rejoindre la mer. A leur intersection, un village de pêcheurs chams et un temple au toit d’or reconstruit sur les ruines de l’ancien édifice mis à sac par les Khmers rouges.

temple Kampot«  Entrer dans la grande rythmique , c’est entrer dans l’universel écoulement…savourer la richesse de la vie dans l’humble geste de porter de l’eau et de couper du bois. »

dialogue Editions Desclée de Brouwer, p 67

♦ A l’époque de Marguerite Duras, les Annamites désignent les habitants de l’actuel Viet nam. Enfant et adolescente, elle voyagera pendant les vacances de  Sadec (Delta du Mékong; Viet Nam) où son père fut directeur de l’Ecole Normale et inspecteur de l’enseignement, et sa mère, institutrice, jusqu’à Prey Nup, canton de Kampot (actuel Cambodge). La mère, devenue veuve, y acquit la fameuse concession inondable qui ruina la famille.

L’Annam (Sud pacifié) était le nom du protectorat chinois sur une partie du territoire formant aujourd’hui le Viêt Nam de 618 à 939, avant l’indépendance du Dai-Viêt. Par la suite, le mot a continué d’être employé par les Chinois pour désigner le Viêt Nam ; l’usage a ensuite été repris par les Occidentaux pour désigner le Viêt Nam dans son ensemble. Enfin, le nom a servi à désigner le protectorat français d’Annam, de 1883 à 1945, dans le centre de l’Indochine française, le Nord du Viêt Nam étant alors appelé le Protectorat français du Tonkin, et le Sud la Cochinchine française. Le terme de Viêt Nam selon son usage moderne s’est imposé après 1945. Source Wikipedia.

Photos Guy Serrière

Kampot (2): A relire Marguerite Duras, l’air soudain paraît plus lourd

 

A relire Marguerite Duras, l’air soudain paraît plus lourd.

Mais pourquoi ?

C’est que Marguerite finit par asphyxier le lecteur-voyageur, qu’il découvre l’Indochine de façon livresque ou qu’il arpente dans sa réalité physique les lieux qui ont vu grandir la petite fille qu’elle a été. Névrose. Bien sûr, la mère ! Incarnation de l’irrésistible désir d’ascension sociale ! Jusqu’à l’obsession, l’absurde, la folie ! Névrose. Bien sûr, la mère ! Les mères ne sont-elles pas toujours coupables ? Entre les apparences et la réalité. Sa progéniture lui échappe, qu’elle ne sait pas protéger et dévore d’un amour possessif et aveugle.

Les enfants glissent à la dérive. Lucidité, violence, haine. Parvenir à fuir l’enfermement maternel.

Mais en retour, le génie de l’écrivain est d’avoir hissé l’entêtement et les gestes d’une mère insensée à la hauteur de l’épopée. Quoi qu’il en soit, Madame Donnadieu devient « mère courage », pour l’éternité, égérie des utopistes de tristes tropiques où la lutte contre la corruption de l’administration coloniale est au moins aussi démesurée que celle consacrée à vaincre les grandes marées sur des rizières improbables.

rizières inondéesPhoto empruntée à ce blog

Névrose. Marguerite, marquée à jamais par la démesure de tout ce qui l’entoure, l’absence de repères, la promiscuité, les expériences sexuelles précoces et qui livrera surtout à travers les non-dits de son écriture, les secrets inavouables d’une enfance volée. C’est l’histoire d’une sale gamine, finalement. Insolente et n’en faisant qu’à sa tête.

margueriteEn 1926. Elle a douze ans.

Arrogante et aguichante. Et qui ne guérira jamais de cette enfance-là. Et qui cependant et grâce à cela écrira un chef-d’œuvre.

Car « Un barrage contre le Pacifique », par son style rapide, incisif marque un tournant dans l’histoire littéraire. L’ouvrage ne se situe pourtant pas dans la veine du Nouveau Roman. La forme, malgré son importance, n’est pas prioritaire Il s’y raconte une histoire. On y découvre des lieux, des paysages, des gens, l’exotisme des années coloniales. Le sang et les larmes. La violence des éléments et des sentiments. Mais pas de fioritures stylistiques. Juste des mots. Des phrases concises.

La noirceur, la moiteur, la veulerie, la torpeur, l’ennui, l’hystérie, la névrose qui imprègnent les pages rendent ainsi peu à peu l’air irrespirable.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les colons sont rentrés cultiver leur nostalgie de l’Outre-mer et sont morts à présent. Le Cambodge est à peine remis de la terrible guerre civile qui l’a ravagé. Le régime des Khmers rouges n’est plus,

d'abord

mais leurs fantômes hantent encore certains lieux. Autour de Kampot, justement, là où ils avaient trouvé leurs derniers refuges au moment des derniers combats. Là, où désormais ceux qui n’ont pas peur des fantômes commencent à étendre les plantations de ce poivre à la saveur incomparable qui avait fait la réputation de la région avant la guerre civile.

Aujourd’hui la ville se soucie peu de Marguerite et ne s’en est d’ailleurs jamais souciée. Personne ne la connaît. Aujourd’hui la cité est tranquille, loin de l’agitation vibrionnante de Phnom Penh  et profite d’un climat agréable, attirant un tourisme familial et beaucoup de backpackers. Les vacanciers plus agités fréquentent plutôt Sihanoukville et ses plages.

Seul le présent compte.

Qui déchiffrera le monde après le départ d’Umberto Eco?

C’était un géant. Un géant débonnaire et gourmand de tout, de l’humour, de la vie, des mots et des signes qui donnent sens ou non à la vie.

Ce philosophe de formation, célébré sur le tard alors qu'il approchait de la cinquantaine, a réussi un coup de maître avec son premier roman publié en 1980. «Le Nom de la rose» s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires et a été traduit en 43 langues.

photo empruntée ici

Un savant. Un honnête homme. C’est à dire un homme qui  connaît plus de choses sur le monde qui nous entoure que le commun des mortels. Mais ce n’était pas pour prouver une supériorité quelconque, c’était par gourmandise. Tout l’intéressait. Les mots, les traditions, la culture, la philosophie, l’observation des médias, la littérature, le plaisir de vivre. Pas Piémontais pour rien, là où s’invente le « Slow food »

C’était lui, Umberto Eco. Universitaire spécialiste de la science des signes (la sémiotique), il est internationalement connu du grand public par son roman « Le nom de la rose« (1980), écrit pour s’amuser, disait-il, puisque les gens ne lisent pas les essais! Image illustrative de l'article Le Nom de la rose (roman)

Le Rire, huile sur bois du XVe siècle, anonyme. Emprunté à Wikipedia

Six ans d’écriture quand même! Mais tout était là, tout prêt. Les recherches nécessaires à sa thèse sur St Thomas d’Aquin (1956). L’esthétique du Moyen Age. Il avait tout mis en notes, dressé des listes, détaillé des lieux, fait des croquis. L’espace! Ah! L’espace! C’était très important pour lui de comprendre l’espace, les lieux où se meuvent les hommes, ses personnages! Il ne restait qu’à puiser dans l’immense puits de ses connaissances…

Son grand-père, enfant trouvé dont le nom Eco, est l’acrostiche de l’expression latine ex coelis oblatus, « don de Dieu » lui lègue probablement  son insatiable curiosité et sagacité à interroger le mystère des signes. La disparition de son petit-fils, au beau milieu du labyrinthe de notre univers devenu impossible à déchiffrer, nous laisse  démunis, sincèrement tristes et totalement orphelins.

 

Un dimanche après-midi à Strasbourg : Place de la République, le sanctuaire d’or de l’arbre de paix,

ginko place république Strasbourg

photo: Olya Stasevich.

Dimanche 8 novembre 2015

C’est un dimanche tranquille d’avant l’hiver. Un dimanche d’avant le prochain vendredi.

Depuis, l’arbre de sagesse a perdu son feuillage. S’enfuit le réconfort de sa lumière dorée. Attente d’une autre saison, d’un autre jour, lointain, et, fermant les yeux, nous rappeler ses branches généreuses, le miroir de son âme à la nôtre emmêlée pour  trouver force et sens à la traversée de l’hiver.

Consolation des heures sombres: Caroline Sablayrolles et André Monteiro jouent Schubert et Beethoven à Strasbourg.Eglise St Pierre-le-Vieux protestante. Samedi 21 novembre à 20h.

Il ne faut pas manquer ce concert discret, presque secret, samedi prochain, à 20h, en l’église St Pierre-le-Vieux (protestant) toujours prête à accueillir chaleureusement la musique.  Et s’il ne faut pas manquer le prochain concert de Caroline Sablayrolles (dont j’ai souvent parlé dans ce blog) au piano et d‘André Monteiro au cor, c’est qu’il vient à point nommé, bienheureux et curieux hasard, apaiser la douleur des heures sombres que nous vivons.

st pierre

Qui a déjà entendu les 3 Klavierstücke de Schubert, composés en 1828 quelques mois avant la mort du compositeur et jamais joués ni même publiés de son vivant -Brahms les publiera pour la première fois en 1868-  sait à quel point l’oeuvre fait s’affronter l’effroi et la grâce, la douceur des berceuses au seuil des vies et le glas sombre, annonciateur de la mort. L’avant et l’après. Le monde d’ici-bas et celui de l’au-delà.

Qu’on ne s’y trompe pas, la « délicieuse » mélodie qui ouvre le deuxième mouvement -parfois jouée, même par les plus grands, jusqu’à la mièvrerie- n’est en rien suave ritournelle au bal de bergères endimanchées; non, la simplicité de son déroulement est sans affects. Petite musique de la vie, de l’origine à l’enchaînement des heures. Et parfois, des heures sombres, justement. Sombres grondements des entrailles du monde sous la main gauche, tandis que sonne, sous la main droite, inexorable, la cloche au clocher de ces villages à l’alentour de Vienne et que Schubert a tant parcourus.

village vienne

Puis, en écho, plus grave, résonne le glas. L’univers bascule. Mais non, pas encore. La vie reprend son cours. Renait la ritournelle. Une valse à mille temps…Et pour calmer la peur, pour consoler la peine, la sublime avancée en la bémol majeur  qui touche au-delà des mots, pénètre l’infini du mystère de la vie et de l’après-vie… »Trop éloquentes pour la parole » ces pièces pour piano communiquent des états d’âmes qui dépassent parfois les possibilités d’expression de la langue parlée, écrit Paul Badura-Skoda.

dans ce deuxième mouvement, Caroline Sablayrolles  est exceptionnelle. Par son jeu très sobre, elle offre à vivre toutes les confrontations en digne émule de Maria Joao Pires dont elle fut l’élève pendant quatre ans.  Elle emprisonne l’attention frivole et permet grâce à sa compréhension profonde de chaque phrase musicale, la découverte de mondes écartelés entre la terre et le ciel mais aussi ce vertige qui nous saisit, né de la lumière ruisselant jusqu’aux gouffres obscurs en une spirale  infernale qui conduit de la légèreté à la puissance des ténèbres, du langage à l’indicible.

L’oeuvre suivante est la sonate pour piano-forte et cor op 17 de Beethoven qui aurait été composée en moins de deux jours, à l’occasion d’un concert donné en l’honneur du corniste Punto le 18 avril 1800. Beethoven en a également fait une transcription pour flûte, violon, alto (ou violoncelle) et piano. Elle comprend : 1- Allegro moderato ; 2- Poco adagio quasi andante ; 3- Rondo-Finale (allegro moderato). Créée le 18 avril 1800 au Hofburgtheater à Vienne par Punto  au cor et Beethoven au piano, elle renaît dans toute sa fraîcheur, portée par l’élan, la vitalité, le souffle d’André Monteiro *dès le premier mouvement de la sonate. Magnifique jeu en écho du cor et du piano…

Et tandis que les historiens débattent encore de l’éventuelle rencontre entre Schubert (1797-1828) et Beethoven (1770-1827), le concert de samedi propose en toute liberté une rencontre imaginaire réunissant les deux compositeurs au-delà du temps qui leur fut donné à vivre.
Soirée sous le digne du dialogue, donc, pour improbable qu’il soit, entre Schubert et Beethoven, dialogue, encore, entre les instruments, dialogue, enfin, entre deux artistes, d’aujourd’hui dont la générosité et l’intelligence musicale touchent au plus profond de chacun d’entre nous.

*André Monteiro est né au Portugal.  Titulaire de deux masters de cor (Fribourg et Bâle), on a pu l’entendre  à l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, l’Orquestra XXI, l’Orquestra do Algarve, l’Orchestre du Staatstheater de Darmstadt avec le soliste Stephan Door et dans de nombreux autres ensembles. La rencontre à Bâle de Thomas Müller et du cor naturel à la Schola Cantorum Basiliensis ont été une révélation pour lui. Depuis, il se consacre pleinement au répertoire et à l’histoire de la musique ancienne sur instruments d’époque. Il a ainsi joué comme soliste avec l’orchestre de la Schola Cantorum Basiliensis sous la baguette de Sigiswald Kuijken. Il a aussi collaboré, entre autres, à l’ensemble I Barocchisti sous la direction de Diego Fasolis, avec la soliste Cecilia Bartoli.

 

 

Youth, un film où Prufrock, revisité par Graham Sage, aurait pu s’inviter…

Youth, le dernier film de Sorrentino est un film magnifique. On ne s’étonnera donc pas qu’il soit littéralement assassiné par la critique!

La démesure dans l’expression de la beauté ne fait pas bon ménage avec les critères d’appréciation officiels du cinéma. Comme en littérature, les bons sentiments ne sont jamais l’apanage d’une écriture valorisée par les quelques censeurs vivant de leurs plumes en forme de dictats.

montagne

Car la beauté, c’est en premier lieu ce qui est reproché au film. L’arrogance, la prétention de la beauté. Les somptueux paysages alpins dérangeants. Un trop plein de nature, une abondance d’herbes fleuries dans les alpages, des chemins montants, des cimes d’où regarder d’autres sommets ou le monde d’en bas, et par le petit bout de la lorgnette, l’immensité du futur ou la proximité du passé. Ou l’inverse. Qu’importe ! Nous sommes dans la « Montagne magique« , celle de Thomas Mann, celle-là même censée régénérer les tuberculeux bien nés de la première moitié du XX° siècle, eux que rien ne pouvait guérir, en bas, dans la grisaille des plus belles villes d’une Europe sans cesse en train de panser ses blessures.

MannTitre

photo empruntée ici

Dans ce site exceptionnel, se préparent en coulisses le ballet des soignants en blouses immaculées et le savant chassé-croisé des serviteurs zélés d’un hôtel de grand luxe. Tout est prêt pour la longue procession menant au rituel d’un baptême de jouvence. Les corps, tous les corps des acteurs en rémission que nous sommes, y compris nous, spectateurs, s’abandonnent au délice de l’eau purificatrice. Les deux personnages principaux sont ainsi deux Prufrock

salon prufrock

image empruntée à Julian Peters, ici

en quête de réponses à leur inquiétant questionnement sur le temps qui passe. Qui suis-je, moi que le corps trahit? Que transmettrai-je ? L’un (Michael Caine), a été chef d’orchestre et entend profiter d’une retraite méritée, l’autre, interprété par Harvey Keitel, est metteur en scène. Il profite de son séjour en ce lieu ressourçant pour terminer, avec une petite équipe de jeunes scénaristes, le projet de ce qui devrait être son dernier film, son testament cinématographique en quelque sorte. L’un, arrêté, donc. L’autre, en action. Qui a raison? Les deux sans doute…

Retiré du monde des salles de concerts, au point de refuser de diriger l’une de ses oeuvres, (musique David Lang) à l’invitation personnelle de la reine d’Angleterre, Michael Caine, dirige en secret la symphonie de la nature dans une scène pleine d’humour et de lumineuse beauté, où le chœur des clarines accrochées au cou des vaches tranquilles se mêle aux frottements d’ailes d’oiseaux délogés de leurs abris forestiers.

Harvey Keitel, lui, s’active et se ressource auprès de la jeune équipe qui l’accompagne. Ses souvenirs font de lui un « homme-à-femmes », selon sa propre expression. L’une d’elle le fascine encore. Elle doit jouer dans le film en train de se construire. C’est Jane Fonda. La voici, en chair, en os et en cheveux, arrivant pour annoncer qu’il n’en sera rien. Elle a choisi de tourner dans une série télévisée mieux rémunérée et surtout parce que les derniers films de Keitel « sont tout simplement de la merde ».

Et le monde continue de tourner autour de ces deux héros fatigués et complices. Longues discussions dans les sentiers bordés de fleurs dont on sentirait presque le parfum.

sentiersphoto empruntée ici

Le monde, cependant, tourne: Maradonna, difforme, sa pompe à oxygène à proximité, profitant de l’eau salvatrice, un jeune acteur, à l’oeil observateur, et ce petit garçon,  gaucher, apprenti violoniste que conseille un chef d’orchestre au sommet de son art, une miss univers, intelligente et sculpturale, ondine ensorcelante dans la piscine des rêves,

youth

la fille et assistante de Michael Caine, (Rachel Weisz), amoureuse blessée réapprenant la liberté d’aimer, un moine bouddhiste en quête de lévitation…et tous les autres, allant et venant…

Ce que transcrit le film de Sorrentino sur L’ordre du monde, le cosmos, la démesure et l’incompréhensible trajectoire des destinées humaines ne s’embourbe pas dans l’angoisse existentielle et confine plutôt à l’humour. Vanité des vanités! Paradoxes: voici un film sur la vieillesse dont le titre est jeunesse. Un film qui se termine en ouverture sur l’éternelle vigueur d’une oeuvre musicale. Un film qui livre un message qui n’en est peut-être pas un.  Parce que son contraire est vrai aussi. Un film qui fait rire, des larmes plein les yeux. Un film à voir et à revoir . Vivre ou ne pas vivre, quand vieillesse tu nous tiens, telle est bientôt la question.

Le film n’y répond pas. Ou peut-être que si. A nous de voir, en définitive en suivant les pas de J. Alfred Prufrock au pays de Sorrentino…

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image empruntée à nouveau ici